LIVRE I · LES CARTES INTERDITES
CHAPITRE 31 / 62
Le premier départ
La salle ne se vida pas à l’aube. Elle se partagea.
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LIVRE I · LES CARTES INTERDITES
CHAPITRE 31 / 62
La salle ne se vida pas à l’aube. Elle se partagea.
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Certains partirent avant que les courants d’air ne tournent, emportant les blessés les plus légers et une carte marquée de deux points bleus. D’autres restèrent près des réserves, incapables de décider s’ils devaient risquer une route inconnue ou attendre des nouvelles du relais. La plupart ne dirent pas qu’ils avaient peur. Ils demandèrent combien de temps il faudrait marcher, si les galeries étaient assez hautes pour porter un enfant, et combien d’eau restait dans les outres.
Zaelyra répondit à tout ce qu’elle savait. Pour le reste, elle montra les blancs qu’ils n’avaient pu remplir.
Une jeune drow, une entaille au menton, attendait près de l’entrée. Sa mère lui tenait le poignet sans le serrer.
« Tu pars avec eux? » demanda Zaelyra.
« Je peux marcher. »
« Ce n’est pas ce que je t’ai demandé. »
La fille regarda sa mère, puis la galerie. « Oui. Mais pas parce qu’elle me le demande. »
La mère lâcha son poignet. Zaelyra nota le nom de la jeune femme sur la liste que Sszindi gardait en mémoire. Elle ne demanda pas si la décision était définitive. Le groupe aurait besoin de chacun, mais le besoin ne pouvait devenir une chaîne.
Nym vérifia les lanternes, puis le fil de cuivre tendu entre deux pierres. « Le courant descend. Nous avons une fenêtre de quatre heures avant qu’il ne tourne. »
« Quatre heures suffisent? » demanda Rhylor.
« Pour atteindre le premier abri. Pour en sortir, je ne sais pas. »
Kethra partagea les vivres en tas égaux, puis posa à part les provisions qu’elle avait prises au relais.
« Celles-ci sont à moi. Le reste vient des réserves de Veyr. »
« Tu veux qu’on inscrive chaque morceau? » demanda Brakka.
« Je veux surtout ne pas découvrir demain que j’ai vendu le dernier sans m’en rendre compte. »
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Zaelyra la laissa tracer deux colonnes: réserves communes et biens personnels. Kethra nota chaque quantité, y compris sa propre part. Elle ne tenta pas de reprendre les cordes qu’elle avait distribuées la veille.
Le départ se fit par groupes de six. Le premier ouvrait la route; le deuxième portait l’eau; le troisième fermait la marche. Les enfants voyageaient au milieu avec les personnes capables de s’arrêter sans ralentir tout le monde. Les blessés furent répartis, afin qu’aucune chute ne laisse une famille isolée.
« Qui décide si nous changeons de route? » demanda le garde qui s’était porté volontaire pour ouvrir.
« Celui qui voit le danger le premier le signale. On s’arrête, on vérifie, puis on décide », répondit Zaelyra.
« Et si nous n’avons pas le temps? »
« Alors la personne en tête choisit le passage qui lui paraît le moins dangereux et explique ensuite pourquoi. »
« C’est une règle étrange. »
« C’est une règle pour un mauvais moment. »
Le garde fit tourner sa lance dans sa paume. Pell proposa de l’accompagner pour lui apprendre les marques de Nym. Le garde accepta.
Avant de partir, Zaelyra vérifia qu’aucune carte complète ne restait à portée. Ils avaient déchiré l’ancienne feuille officielle en trois morceaux: Nym gardait les mesures d’air, Ithryl les annotations historiques, et elle-même le tracé des galeries. Aucun fragment n’était utile seul.
« Tu n’as pas peur d’en perdre un? » demanda Ithryl.
« Si. »
« Tu pourrais tout recopier. »
« Et quelqu’un pourrait tout prendre. »
L’archiviste rangea son morceau dans une doublure cousue à l’intérieur de son manteau. « Une mémoire ne se confisque pas aussi facilement. »
« Elle peut se tromper. »
« Elle le fait souvent. C’est pour cela que je note qui m’a raconté chaque chose. »
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Zaelyra observa ses notes. Ithryl distinguait les faits qu’il avait vus, ceux qu’il avait lus et ceux qu’il ne pouvait que rapporter. Elle avait d’abord pris cette prudence pour une faiblesse. Elle commençait à comprendre qu’elle empêchait surtout les récits de se faire passer pour des preuves.
Une marque courait au bas du fragment: trois entailles réunies en cercle. Zaelyra l’avait déjà vue sur une vieille copie. C’était le signe que certains attribuaient à Drizzt, le drow qui avait quitté la cité deux décennies plus tôt. Les récits s’accordaient rarement sur ses raisons. Les uns en faisaient un meurtrier, les autres un traître, quelques-uns un héros. Ils s’accordaient encore moins sur ce qu’il avait trouvé au-delà des portes.
« Tu crois que c’est vraiment son signe? » demanda-t-elle.
Ithryl étudia le dessin. « C’est un signe qui lui a été attribué. Je n’ai jamais vu de document signé de sa main. »
« Mais il est parti. »
« Des témoins l’ont affirmé. La version officielle a changé plusieurs fois. »
« On raconte qu’il s’est choisi une autre vie. »
« On raconte aussi qu’il a massacré tous ceux qui l’ont poursuivi. Les histoires se souviennent mieux des lames que des raisons. »
Zaelyra replia le fragment. « Je ne veux pas devenir son histoire. »
« Alors ne marche pas dans ses pas. Trouve les tiens. »
Le nom de Drizzt n’avait ouvert aucune porte. Il rappelait seulement qu’une porte pouvait être quittée, et que ceux qui restaient derrière n’en possédaient pas le récit entier.
Le premier groupe s’engagea dans la galerie. Nym ouvrait la marche avec une lampe protégée par une plaque bleue. Rhylor suivait, puis Zaelyra. Les autres avançaient à intervalles réguliers, assez proches pour s’entendre, assez espacés pour ne pas être piégés au même endroit.
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La roche descendait en pente douce. Des marques anciennes couraient sur les murs, beaucoup plus haut que les épaules. Certaines avaient été grattées, d’autres recouvertes de calcaire. Nym s’arrêtait pour mesurer le souffle des galeries avec de minces fils de soie.
Au premier coude, l’air sentait la terre mouillée. Au second, il avait le goût du métal.
Nym leva le poing. La file se figea.
Trois passages s’ouvraient devant eux. Le plus large descendait vers une ancienne route commerciale. Celui du centre se resserrait sous un surplomb. Le dernier n’était qu’une fente sombre derrière une colonne de pierre.
« L’air devrait sortir de cette fissure », dit Nym. « Il entre. »
Zaelyra éclaira la paroi. Un filet de poussière montait vers eux, mais des gouttes ruisselaient dans l’autre sens sur le sol.
« Deux courants », dit-elle.
Nym fixa un brin de soie en haut de la paroi, puis un autre près du sol. « À deux hauteurs. Le passage large aspire. Celui du centre devrait rejeter l’air, mais il est bloqué. »
« Et la fente? »
« Elle respire par le bas. Je ne sais pas où elle mène. »
Un enfant éternua derrière eux. La rumeur remonta jusqu’au groupe de tête: on demandait s’il fallait avancer, si la voie était effondrée, si les mercenaires approchaient.
Zaelyra aperçut une ligne d’argile séchée au sol. Elle marquait un ancien niveau d’eau, presque à hauteur de hanche.
« Quand? » demanda Rhylor.
« Je ne sais pas. Mais pas assez longtemps pour considérer que le danger est passé. »
Ils choisirent la voie large, malgré l’aspiration. Nym fit passer un galet sur une corde et écouta son frottement contre la pierre. Plus loin, la route se divisait en deux: un tunnel pavé à gauche, une pente sous l’ancien niveau des eaux à droite.
À la bifurcation, quelqu’un avait dessiné un cercle incomplet.
Rhylor toucha le bord du symbole. « Dhal. »
« Tu en es sûr? »
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« Non. Il utilisait plusieurs marques. Celle-ci ressemble à celles qu’il laissait quand il n’avait pas pu vérifier la suite. »
Ils se séparèrent en deux équipes de reconnaissance, reliées par une corde. Zaelyra partit à gauche avec Nym et Pell. Rhylor descendit à droite avec Sszindi et deux guides. Au bout de quelques minutes, le signal convenu se fit entendre: deux tractions, une pause.
Le passage droit était praticable, mais se resserrait sous une dalle fissurée. À gauche, une plaque de pierre obstruait presque complètement la route. Pell repéra une corde sous la poussière, tendue jusqu’à un piton dans le mur. Ce n’était pas un piège: quelqu’un l’avait posée pour guider les voyageurs dans le noir.
Ils la suivirent jusqu’à une alcôve. Le mur portait des marques de hauteur, des traits comptés par crues ou par saisons. Dans une fissure, une petite boîte de cuivre contenait une mèche de lampe, un bout de craie verte et un morceau de tissu gris, tissé comme une toile de caravane.
Un signe était brodé dessus: trois lignes qui s’éloignaient d’un cercle ouvert.
« Dhal? » demanda Zaelyra.
Rhylor secoua la tête. « Je ne sais pas. »
Il ne prétendit pas que son fils était passé récemment. Ils pouvaient seulement dire qu’un voyageur avait voulu laisser une indication à celui qui suivrait. Ils copièrent le signe dans un carnet séparé du plan et remirent la boîte à sa place.
La vieille svirfneblin qui gardait les quatre noms demanda si cela signifiait qu’elle retrouverait les siens.
« Non », répondit Zaelyra. « Seulement qu’un passage a été emprunté. »
La femme serra le cuir dans sa manche. « C’est moins que ce que j’espérais. »
« Oui. »
« Mais plus que rien. »
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Ils atteignirent le premier abri avant que le courant d’air ne tourne. C’était une ancienne halte de caravanes, creusée dans la pierre, dont le plafond reposait sur des piliers taillés à même le roc. Des gravures presque effacées représentaient des chariots et des voyageurs portant des fanaux.
La porte avait été murée de l’intérieur.
Nym passa les doigts sur les joints. « Ce n’est pas un effondrement. Quelqu’un l’a fermée. »
« Pour empêcher les gens d’entrer? » demanda Pell.
« Ou quelque chose de sortir », dit Brakka.
Une ouverture basse, cachée derrière une plaque de calcaire, permettait d’atteindre une chambre latérale. Il y avait là des lampes vides, des crochets et des bols de pierre. La suie au plafond indiquait que des gens avaient dormi ici longtemps. Des traits de tailles différentes marquaient un mur, dont quatre encoches à hauteur d’enfant.
La vieille svirfneblin s’en approcha. « Ça pourrait être eux? »
« Ça pourrait être n’importe qui », dit Rhylor.
Elle acquiesça. « Je ne veux pas qu’on écrive leurs noms ici. »
« D’accord », répondit Zaelyra.
Ils établirent la halte pour quelques heures. Avant de repartir, Zaelyra découvrit derrière la porte murée une phrase gravée dans une forme ancienne du commun:
La route reste ouverte tant que quelqu’un accepte de la décrire.
« Une devise? » demanda Nym.
« Ou l’avertissement de quelqu’un qui a vu une route disparaître des cartes », répondit Ithryl.
Zaelyra nota la phrase dans son carnet, avec le nom de la halte et la date approximative de leur passage. Elle ne la plaça pas sur les itinéraires.
La route vers l’ouest ne s’était pas rapprochée. Mais elle n’était plus seulement une ligne tracée par Dhal, ni le rêve d’une jeune cartographe qui voulait fuir la Maison. Elle était faite des choix de tous ceux qui avaient marché jusque-là.
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Fin du chapitre 31