LIVRE I · LES CARTES INTERDITES
CHAPITRE 26 / 62
Les marges du récit
Un garçon arriva par le conduit des réserves, les doigts noirs d’encre et la manche déchirée. Il portait sous sa tunique un étui de cuir scellé par un fil rouge.
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LIVRE I · LES CARTES INTERDITES
CHAPITRE 26 / 62
Un garçon arriva par le conduit des réserves, les doigts noirs d’encre et la manche déchirée. Il portait sous sa tunique un étui de cuir scellé par un fil rouge.
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« Ithryl? » demanda Zaelyra.
L’archiviste cligna des yeux. « Nous nous sommes déjà rencontrés? »
« Non. Mais tu as la tête d’un homme qui a couru avec trop de papier. »
Il regarda l’étui. « Je n’en ai pas couru assez. »
Ithryl expliqua qu’il avait travaillé dans les archives de Sorcere. Une copie de rapport mentionnant Drizzt Do’Urden avait disparu des registres officiels; il en avait retrouvé un fragment dans un inventaire de matériel. La note « N’a pas frappé » provenait du témoignage d’un garde blessé, mais le document ne précisait ni qui avait été menacé, ni pourquoi le garde avait survécu.
Il posa son étui sur la table sans l’ouvrir. Ses doigts étaient couverts d’une encre violette, utilisée dans les copies d’archives qui devaient rester visibles sous la lumière des champignons. Une coupure traversait sa paume.
« Tu as fui Sorcere? » demanda Zaelyra.
« Je suis parti avant qu’on me demande de signer une déclaration. »
« C’est une fuite. »
« C’est une manière de nommer les choses après coup. »
Ithryl avait d’abord cherché le rapport pour vérifier une citation recopiée dans un manuel de Melee-Magthere. La version du manuel présentait Drizzt comme un élève indiscipliné dont la désobéissance avait été neutralisée par ses supérieurs. Le rapport original ne confirmait rien de cela. Il ne racontait qu’un ordre, une porte et un témoin incapable de comprendre pourquoi le jeune guerrier s’était arrêté.
« Les prêtresses avaient-elles supprimé la page? » demanda Nym.
« Le registre de consultation porte une signature. Pas le nom de celui qui a emporté la page. Je soupçonne un archiviste qui voulait la protéger. Je peux me tromper. »
« Tu as vu la signature? » demanda Vhaelyn.
Ithryl acquiesça. « Une marque de Sorcere, puis une rature. La personne qui a consulté le dossier savait qu’elle serait identifiable. Elle a tenté de l’effacer après coup. »
« Pourquoi ne pas garder cette information pour toi? »
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« Parce qu’elle ne m’aide pas à identifier la main. Elle indique seulement qu’une main a voulu disparaître. »
Il sortit de l’étui un feuillet couvert de colonnes étroites. Ce n’était pas le rapport, mais la liste des documents qui avaient été transférés d’une salle à l’autre. Plusieurs lignes portaient le même symbole de retrait.
« Le fragment sur Do’Urden a été déplacé trois fois avant que l’index soit brûlé. À chaque fois, quelqu’un a recopié la date, mais pas le motif du déplacement. »
Zaelyra compara les dates. « Les copies ont été faites par des scribes différents. »
« Oui. Mais chaque scribe a laissé la même marge blanche. »
« C’est peut-être une règle d’archive. »
« C’en est une. Les pièces contestées ne doivent pas toucher les autres entrées. »
Ithryl posa les feuillets côte à côte. À l’emplacement de la marge, une suite de chiffres avait été notée à l’encre violette. Elle correspondait aux heures consignées dans le rapport.
« Ce n’est pas une piste vers la personne qui a caché le document », dit-il. « C’est la preuve que plusieurs archivistes ont choisi de le conserver, tout en refusant de prétendre savoir pourquoi il comptait. »
« Tu les connaissais? » demanda Zaelyra.
« Non. Je n’ai travaillé avec aucun d’eux. Mais j’ai copié leurs registres. J’ai passé des années à croire que l’ordre des pages était neutre. Puis j’ai compris que quelqu’un choisissait ce qu’on pouvait retrouver. »
Il marqua une pause, les doigts sur l’étui. « J’ai essayé d’ajouter une note au catalogue: “provenance contestée”. Mon supérieur l’a refusée. Il m’a demandé si j’avais une preuve qu’elle était contestée. »
« Et tu en avais une? »
« Trois versions incompatibles et une page absente. J’ai répondu que l’absence était la preuve. Il m’a dit que l’absence ne témoigne pas. »
« Il avait raison », dit Nym.
Ithryl le regarda, surpris.
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Zaelyra posa enfin deux doigts sur l’étui, sans le lui prendre. « Comment distinguer une copie fidèle d’une copie faite pour nous convaincre? »
« On ne le peut pas à partir d’une seule pièce. »
Ithryl leur montra les bords irréguliers du fragment, les traces de colle ancienne et une suite de marques de rangement qui ne figurait pas sur la transcription.
« Je peux établir qu’il a été conservé avec d’autres rapports de cette période. Je peux comparer l’encre et le papier. Je ne peux pas prouver que chaque phrase est vraie, ni que le témoin a compris ce qu’il voyait. »
« Et si le document a été fabriqué? » demanda Vhaelyn.
« Alors il a été fabriqué assez tôt pour tromper plusieurs archivistes, ou assez tard pour imiter leur méthode. Dans les deux cas, il nous faut d’autres pièces. »
« Tu as d’autres pièces? »
« Des bordereaux, des dates, deux listes de témoins. Rien qui raconte la scène. »
Nym regarda le fragment. « Une route qui s’arrête avant le lieu qu’on veut atteindre. »
« Oui », dit Ithryl. « La différence, c’est que je peux vous montrer où elle s’arrête. »
Zaelyra retira ses doigts de l’étui. Elle n’avait pas besoin d’un récit qui la persuade. Elle avait besoin d’une provenance assez claire pour que d’autres puissent contester la sienne.
« L’absence ne parle pas », poursuivit Nym. « Mais on peut noter qui a décidé de ne pas lui laisser de place. »
L’archiviste baissa les yeux vers les feuillets. Il ne sourit pas. Il écrivit la remarque en marge, avec la date et le nom de Nym.
« Pourquoi conserver un document aussi incomplet? »
« Parce que les récits complets sont souvent les plus commodes. Celui-ci nous oblige à laisser des questions ouvertes. »
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Zaelyra regarda le fragment sans le toucher. Elle avait entendu parler de Drizzt comme d’un héros, d’un traître, d’un monstre et d’un mensonge. Le morceau de papier ne confirmait aucun de ces noms.
« Tu comptes le montrer aux réfugiés? » demanda-t-elle.
« Seulement si quelqu’un me le demande. »
« Et s’ils te demandent ce qu’il prouve? »
« Je leur dirai ce qu’il ne prouve pas. »
Ithryl déroula une copie. L’écriture était abîmée, certaines lignes manquaient. Le nom de Do’Urden y apparaissait à côté d’un ordre de Melee-Magthere. Il n’y avait ni prophétie ni explication. Juste des heures, des témoins et la mention d’une porte laissée ouverte.
« J’ai cru que ce rapport prouverait qu’on pouvait changer les choses », dit-il. « Puis j’ai compris qu’il prouvait surtout qu’un choix laisse des traces que quelqu’un peut effacer. »
« Pourquoi l’avoir emporté? » demanda Nym.
« Parce que les prêtresses ont brûlé l’index. Pas le rapport. Quelqu’un savait qu’il comptait. »
Il tendit le document à Zaelyra. Elle ne le prit pas.
« Tu l’as risqué pour que je le lise? »
« Je l’ai risqué parce que je ne savais pas à qui le remettre. »
« Garde-le. »
Ithryl parut surpris.
« Nous n’avons pas besoin que tu nous dises ce qu’il signifie. Nous avons besoin de savoir d’où il vient, et ce qui manque. »
L’archiviste replia soigneusement la copie. « Alors je reste jusqu’à ce que les pages soient comparées. »
« Cela pourrait durer. »
« Les archives durent toujours plus longtemps que les archivistes. C’est une consolation médiocre, mais c’est la seule que j’ai. »
Zaelyra nota l’origine du fragment sur sa carte, sans ajouter d’interprétation. La rumeur de Drizzt avait été le premier fil. Elle ne deviendrait pas le modèle de leur route.
Au loin, les mercenaires commencèrent à frapper la porte nord.
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Fin du chapitre 26