LIVRE I · LES CARTES INTERDITES
CHAPITRE 05 / 62
Ce que l’eau emporte
La troisième branche s’achevait sur un conduit étroit, au-delà duquel un filet d’eau noire coulait entre deux parois. Il ne figurait sur aucune carte récente.
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LIVRE I · LES CARTES INTERDITES
CHAPITRE 05 / 62
La troisième branche s’achevait sur un conduit étroit, au-delà duquel un filet d’eau noire coulait entre deux parois. Il ne figurait sur aucune carte récente.
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Zaelyra s’agenouilla au bord. « Le courant vient de l’est. Il doit rejoindre le bassin sous le quartier des forges. »
Rhylor observa l’eau. « Ou une fosse. »
L’eau portait de minuscules éclats brillants. Zaelyra en recueillit un dans un flacon et le plaça contre la lumière de sa lampe. Ce n’était pas du minerai, mais une écaille transparente, très fine.
« Il y a des poissons dans le bassin », dit-elle.
« Ou quelqu’un en transporte. »
Elle rangea le flacon sans argumenter. Le détail n’établissait pas une route; il indiquait seulement que l’eau n’était pas stagnante. Le courant pouvait relier une citerne à un bassin habité.
Rhylor s’agenouilla et déposa un peu de poussière sur l’eau. Les grains dérivèrent, puis disparurent dans une fissure sous le rebord.
« C’est là qu’il faut fixer la corde », dit-il.
Zaelyra lui tendit le piton. « Tu l’as vu tout de suite. »
« J’ai déjà fixé une corde au mauvais endroit. »
« Qu’est-ce qui s’est passé? »
« Quelqu’un a traversé. La corde, elle, est restée. »
Il n’ajouta pas qui avait traversé ni pourquoi la corde avait cédé. Zaelyra planta le piton plus haut, à l’endroit qu’il indiquait, et testa la prise de tout son poids avant de s’engager.
« Tu me laisses faire? » demanda-t-elle.
« Je vérifie. »
« Ce n’est pas la même chose. »
« Non. Mais c’est un début. »
Zaelyra fixa un ruban de papier sur une tige et la tint au-dessus du filet. Le papier pencha vers l’est, puis se redressa. Le courant d’air, lui, partait dans l’autre sens. Deux voies se croisaient sous la pierre.
« L’eau descend vers le bassin. L’air vient d’une galerie plus basse. »
« Ou l’air remonte par la citerne. »
« Je peux vérifier avec un fil. »
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Rhylor lui tendit une bobine. Elle noua un brin sur une pierre plate et le laissa dériver. Le fil se tendit, vibra, puis s’immobilisa contre un anneau caché sous la surface.
« Il y a un passage en dessous », dit-elle.
« Il y a un anneau en dessous. Ne transforme pas l’un en l’autre avant d’avoir vérifié. »
Il avait raison. Zaelyra tendit le brin jusqu’à sentir la résistance de l’anneau, puis le noua à une aspérité de la corniche. La pierre plate resta sous la surface, retenue contre le métal. Sur la carte, elle nota deux hypothèses, avec un point d’interrogation bien visible. Elle détestait les signes d’incertitude. C’était sans doute pour cela qu’elle les oubliait si souvent.
Avant de s’engager sur la corniche, ils plantèrent deux pitons à plusieurs pas d’écart et tendirent entre eux une corde de sécurité. Ils y accrochèrent leurs harnais, avec assez de mou pour avancer sans se tirer l’un l’autre. Rhylor éprouva chaque piton séparément. Les deux mordaient dans la même bande de roche; la surface, pourtant, ne montrait aucune fissure. Ils avancèrent jusqu’à la citerne. À mi-chemin, ils découvrirent une entaille dans le mur, à hauteur d’épaule. Des fibres s’y étaient coincées: une corde avait frotté là récemment.
« Combien de temps? » demanda Zaelyra.
Rhylor pinça une des fibres. « Quelques jours. Peut-être moins. »
« Quelqu’un utilise encore la barque. »
« Quelqu’un l’a utilisée. Ce n’est pas pareil. »
Elle regarda l’eau noire. « Tu ne veux vraiment rien conclure. »
« Je veux éviter de conclure à la place des preuves. »
« Et si on attend les preuves, les gens peuvent disparaître. »
« C’est pour ça qu’on avance. Pas pour ça qu’on invente. »
Zaelyra replia la carte à moitié, puis la rouvrit sur la page où elle avait noté les premières mesures. L’encre y était propre, les lignes droites. Rien ne disait que le sol tremblait ou que la lumière avait changé.
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« Les rapports de la Maison ne gardent pas les hypothèses », dit-elle. « Seulement les conclusions. »
« Les rapports sont faits pour décider où envoyer les gardes. Pas pour raconter ce que les gens ont ignoré. »
« Alors ils oublient comment ils se sont trompés. »
« Les gens se trompent même quand ils se souviennent. » Rhylor vérifia le piton. « Mais un bon relevé laisse assez de place pour que le prochain puisse douter. »
Elle ajouta une marque de crayon sur le bord de la page, sans l’encrer. À côté, elle écrivit la direction du courant, l’angle de la corniche et la différence entre le déplacement de l’eau et celui de l’air. Son relevé ressemblait moins à un ordre et davantage à une conversation avec la personne qui viendrait après elle.
« Tu ne veux vraiment pas donner une réponse simple », dit-elle.
« Les réponses simples sont faciles à transporter. C’est pour ça qu’on les vend si cher. »
« Et toi, qu’est-ce que tu vends? »
« Du temps. Quand j’en ai. »
Elle se demanda combien de temps lui restait à lui, et depuis quand il le savait.
Ils reprirent leur progression vers la citerne, retenus par la corde de sécurité. La pierre était lisse, polie par des siècles de ruissellement. Après une vingtaine de pas, la galerie s’élargit autour d’une citerne basse. Quelqu’un avait fixé des anneaux dans le mur. Au-dessous, une barque plate était renversée contre la roche.
« Une route de passage », dit Zaelyra.
« Une route qui ne doit pas apparaître sur ton rapport. »
« Tu me demandes de falsifier le relevé? »
« Je te demande de choisir ce que tu mets en danger. »
Elle se tourna vers lui. « Si cette voie sert à faire sortir des gens, pourquoi la Maison la cache-t-elle? »
« Peut-être que la Maison n’est pas la seule à la cacher. »
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Une poussée soudaine souleva la pierre plate et tendit le fil. Trois coups métalliques résonnèrent sous l’eau: l’anneau venait de frapper la paroi. Le courant enfla et la citerne vibra. La secousse courut dans la corniche. Une fissure s’ouvrit sous la botte de Zaelyra et le bord s’effondra. Le premier piton s’arracha. Rhylor tira sur la corde de sécurité et saisit son harnais; la tension passa au second, mais la fissure traversait toute la bande de roche. Il céda à son tour. Tous deux glissèrent vers le rebord.
La lampe tomba dans l’eau et s’éteignit.
Dans le noir, Zaelyra sentit sa main glisser. Une autre main agrippa sa manche depuis la corniche. Ce n’était pas Rhylor.
« Ne tirez pas sur le bras », dit une voix familière. « La pierre s’effrite. Donnez-moi la corde. »
Nym Varr se tenait au-dessus d’eux, un sac d’outils en bandoulière. Une corde fine entourait son épaule.
« Tu étais censé être dans l’annexe », lança Zaelyra.
« J’y étais. Puis votre sœur a eu la bonne idée de laisser une porte ouverte. »
« Vhaelyn t’a laissé partir? »
« Elle a laissé la porte ouverte. Mes outils étaient dans le couloir. Elle regardait l’escalier quand je les ai repris. »
« Elle t’a vu? »
« Oui. Elle n’a pas donné l’alarme. Nous n’avons pas précisé ce qui venait après. »
Nym fixa sa corde à un anneau profondément scellé dans la paroi. Il tira dessus une fois, puis une seconde, en écoutant le métal. « Rhylor, maintiens son harnais. Zaelyra, passe le bras dans la boucle que je descends. Ne cherche pas à saisir la pierre: elle part sous tes doigts. »
La boucle effleura son épaule et glissa. Elle la reprit du poignet libre. Rhylor gardait une main sur son harnais; de l’autre, il écarta une pierre qui se détachait au-dessus d’eux. Nym tendit la corde jusqu’à ce qu’elle porte le poids de Zaelyra.
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« Maintenant, pousse contre la paroi. »
Sa botte racla le basalte. La première prise céda, mais la corde la retint. Rhylor et Nym la remontèrent lentement, sans arracher ce qui restait du rebord. Une fois sur la corniche, elle roula à plat ventre et dégagea le passage.
Nym lui tendit une lampe à capuchon. Pour Rhylor, il ajouta un nœud de friction à la corde et lui fit descendre une seconde boucle.
« Le premier piton a cédé. Le second aussi », dit Zaelyra.
« Je m’en souviens », répondit Rhylor. « Garde la tension. »
Ils le remontèrent ensemble. Nym ne le laissa reprendre son souffle qu’après avoir vérifié que l’anneau tenait toujours.
« Tu nous as suivis? »
« J’ai suivi les marques. Pas vous. Le fil de l’annexe m’a fait croire qu’une voie s’ouvrait. Celui-ci m’a conduit à la citerne. » Il montra le sol. Un petit nœud turquoise était attaché à la base du mur. « Quelqu’un a voulu qu’on la trouve. »
« Qu’as-tu appris de la mesure? » demanda Zaelyra.
Nym déroula sa feuille. Les cercles représentaient des bouches d’air; de minces flèches indiquaient la direction du courant. À l’endroit de la citerne, trois flèches se rejoignaient alors que les conduits auraient dû rester séparés.
« Ce raccord n’est pas sur les plans de mon quartier. »
« Il a pu être construit après. »
« Ou les plans ont été corrigés pour le faire disparaître. »
Rhylor suivit du doigt la ligne sans toucher l’encre. « Ce conduit pourrait alimenter les galeries habitées. »
« Il pourrait aussi évacuer la fumée d’une forge. Je ne le saurai qu’en mesurant l’air de l’autre côté. »
Nym replia son relevé avant que Zaelyra puisse le recopier. « Je peux vous donner les directions, pas le nom des familles qui dépendent de cette prise. »
« Je ne te l’ai pas demandé. »
« Pas encore. »
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Il rangea le papier contre sa poitrine. La route cachée n’était peut-être pas une seule route. Elle servait à des gens qui n’avaient pas les mêmes raisons de l’emprunter. Si Zaelyra la rendait visible d’un seul trait, elle risquait de confondre leurs besoins.
Rhylor sortit sa plaque au cercle ouvert. Nym la regarda sans toucher.
« Cette voie aboutit à un ancien relais? » demanda Zaelyra.
« À un passage, oui. Le relais, je ne peux pas le garantir. Les cartes s’arrêtent avant la partie intéressante. »
Un éclair de lumière passa au loin, de l’autre côté de l’eau. Une lanterne, puis une seconde. Des gardes cherchaient dans les galeries.
Rhylor remit la plaque dans sa poche. « Nous avons ce qu’il nous faut. »
« Nous n’avons même pas compris ce que nous avons trouvé », dit Zaelyra.
« C’est justement le bon moment pour partir. »
Ils laissèrent la barque où elle était. Nym effaça le nœud turquoise du bout de sa botte, mais la marque pâle resta sur la pierre.
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Fin du chapitre 5